Tous se souviennent des images de « Trump Gaza – Number One », une vidéo rythmée par une muzak générée par ordinateur. Ces images ont été partagées sur les réseaux sociaux par Trump et ses compagnons à des millions de reprises. On y met en scène un généreux projet visant à revitaliser la région en y construisant une somptueuse station balnéaire bordée d’hôtels, de restaurants et de boutiques de luxe. On peut notamment y admirer de gigantesques statues en or de Trump, des billets de banque tombant magiquement du ciel sur la figure souriante d’un Musk déjeunant au soleil, tandis que Netanyahou (manifestement peu préoccupé par le mandat d’arrêt international pour crimes contre l’humanité qui le vise) se fait tranquillement bronzer la panse sur la plage, cocktails en main, en compagnie du président américain. Le tout entouré de militants du Hamas travestis femmes à barbe qui dansent avec enthousiasme pour l’occasion.
Le lendemain, cette fois-ci dans le monde réel, Trump soutenait qu’avant de transformer Gaza en ce joli paradis doré, il faudrait « nettoyer tout ça ». Il faut dire qu’il s’y connait en immobilier : les cadavres, les morceaux de corps déchirés, l’odeur du sang séché, les débris et la triste mine des mères endeuillées n’attirent pas beaucoup les investisseurs. Il faut donc faire preuve d’ambition – et l’ancien malfrat de l’immobilier n’en manque pas – car cette « Cote d’Azur du Moyen-Orient » peut rapporter gros.
Bien qu’à faire vomir une hyène, ce projet est néanmoins réel. Regroupant de nombreux pays, le nouveau « Conseil de la paix » comptent d’ailleurs œuvrer à sa réussite.
En toute démocratie
Ce que Trump-Gaza incarne, c’est un capitalisme totalement affranchi des contraintes politiques, sociales, culturelles et morales, un capitalisme de malfrats, sauvage et sans entraves. Mais poursuivre dans la quête quasi divine du profit – quitte à consumer la planète et les humains dans leur totalité – n’est évidemment pas un projet propre à l’extrême droite. S’il existe un sujet qui fait consensus dans la classe politique, c’est bien celui de la croissance.
Ce projet n’est pas qualitativement différent de celui qu’avancent, en tout respect de la démocratie, les conservateurs et les libéraux. L’histoire du capitaliste, c’est celle du colonialisme, de l’esclavage, de l’exploitation, de la guerre et du saccage des ressources naturelles. Loin d’être exceptionnelle, « Trump Gaza » n’incarne qu’une tragicomédie outrancière des projets actuellement portés par les classes dominantes du monde entier: une image synthétique des kilomètres de plastiques flottant dans l’océan, de la destruction des fonds marins, de la bétonnisation des cotes d’Europe à fins touristiques, des zones libres de droits et d’impôt qui performent les souverainetés nationales de part le monde[1], des projets post-humanistes et des avancées spectaculaires de la surveillance de masse et de l’érosion des droits collectifs.
Lors du dernier forum international de Davos, Mark Carney, premier ministre libéral canadien, a effectivement expliqué qu’il était possible de construire un nouvel ordre mondial de « droits humains », de « développement durable » et de « solidarité ». Autant de valeurs qu’il a lui-même mises de l’avant depuis sont arrivée au pouvoir, dit-il, puisqu’il a « réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises » et accéléré « la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques […] dans bien d’autres choses encore »[2].
« Bien d’autres choses encore » : effectivement… Comme la relance de l’industrie nucléaire, la valorisation de l’industrie fossile, la fin de la taxe carbone, la suspension des quotas de ventes de véhicules électriques, la limitation du droit d’asile, l’obligation pour les entreprises privées de partager les renseignements sur leurs consommateurs avec les services de police, etc.
En gros, ce que proposent Carney et ses amis « démocrates » du monde entier, c’est la même politique économique que l’extrême droite. Moins rapidement, moins grossièrement, moins brutalement, plus « démocratiquement », mais avec, au final, le même résultat: la destruction de l’environnement et de la société humaine. Il ne pourrait en être autrement : le capitalisme est un puits sans fond. Sous sa divine gouverne, tout doit être réduit à sa dimension quantitative, échangeable et profitable. Ce processus arrive à terme. Après son long voyage « civilisateur », il est en crise finale. Ses formes – capital, travail, marchandise, argent, État – se retournent contre elles-mêmes
La démocratie peut désormais montrer son vrai visage dans le monde entier, et c’est une gueule horriblement déformée. Jamais la misère humaine, la destruction de la nature et la dévastation des structures sociales n’ont été aussi grandes, et jamais le délabrement social ne s’est élargi aussi rapidement que depuis la victoire totale de la démocratie de l’économie de marché. Sa victoire finale est aussi le stade final de la civilisation occidentale, qui se transforme immédiatement en désintégration totale[3].
L’extrême droite n’incarne donc pas l’inverse de la démocratie capitaliste, mais son prolongement le plus brutal et nécessaire au maintien de l’accumulation d’argent. Ce n’est pas pour rien qu’elle est si cynique, bête et stupide : elle représente l’avant-garde de cette absurde marche absolutiste vers la destruction du monde vivant, du commun et de la société.
[1] Quinn Slobodian (2022), Le capitalisme de l’apocalypse, Paris : Seuil.
[2] « Lisez le discours intégral de Mark Carney, LA presse, 20 janvier.
[3] Robert Kurz et Roswitha Scholz (2014), Quand la démocratie dévore ses enfants, Paris : Crises et critique, p 43.

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