par Marc-André Cyr

En 1985, Pierre Falardeau filme les membres du Beaver Club réunis à l’Hôtel Reine Élizabeth à Montréal. Un club d’élite qui regroupe depuis 1785 les membres de la bourgeoisie coloniale canadienne enrichie par le commerce de la fourrure.
Le projet est au départ appuyé par l’ONF (Office national du film), mais l’organisme fédéral ne soutient pas le film jusqu’à la toute fin. Léger tracas : Falardeau veut y ajouter un commentaire politique violent, incisif et sans compromis, ce qui ne plait pas du tout à l’ONF.
Falardeau termine donc son film seul, en toute liberté. Le résultat est un document unique dans l’histoire du cinéma québécois, voire mondial. Des images exceptionnelles. Rarement a-t-on vu le sommet de l’élite canadienne ainsi rassemblée. Gros bonnets de la finance, des médias, du commerce et de la politique : en gros plan, on les voit manger, danser, rire, échanger. Déguisés en bourgeois du 18e siècle, ils se font servir des plats de haute gastronomie par des serveurs costumés en coureurs des bois « canayens » ou en « Indiens de centre d’achat ». Le tout ponctué d’un discours bilingue, chauvin et faussement comique déclamé par Roger D. Landry, éditorialiste en chef du journal La Presse et président du club.
Pour accompagner ces images, qui parlent déjà beaucoup, le cinéaste y ajoute un commentaire pamphlétaire d’une violence inédite
« Des bourgeois pleins de marde d’aujourd’hui déguisés en bourgeois pleins de marde d’autrefois … des barons de la finance, des rois de la pizza congelée, des mafiosos de l’immobilier… des charognes à qui on élève des monuments… Ils puent le parfum cher. Sont riches pis sont beaux; affreusement beaux avec leurs dents affreusement blanches pis leur peau affreusement rose… »
Le pamphlet parle du Québec, mais la charge est universelle
« Je les ai vus à Moscou vomir leur champagne et leur caviar sur leurs habits Pierre Cardin. Je les ai vus à Bangkok fourrer des enfants, filles ou garçons, pour une poignée de petit change. Je les ai vus à Montréal dans leur bureau avec leurs sales yeux de boss, leur sale voix de boss, leur sale face de boss, hautains, méprisants, arrogants. »
« C’est toute l’histoire du Québec en raccourci, ajoute Falardeau, toute la réalité du Québec en résumé : claire, nette, pour une fois, comme grossie à la loupe ».
Toute la réalité du Québec? Pas exactement… En fait, Falardeau avait décidé d’épargner un personnage fort important: Pierre-Marc Johnson, chef du Parti québécois.
Parmi les bien nommés « bourgeois plein d’marde » se trouvait donc un chef nationaliste bien de chez nous. Il était là, affalé à côté des toilettes, dans l’antichambre de la haute bourgeoisie, copinant avec les ennemis objectifs du peuple. Mais le cinéaste avait cadré le regard de sa caméra afin qu’il épouse sa vision du Québec et du monde. Selon les mots du cinéaste, Johnson était un « péquiste ». Il devait donc être de « notre bord »[1], celui de l’indépendance, de la libération nationale…
Ce qui est grossi à la loupe dans Le Temps des bouffons, ce n’est donc pas l’histoire du Québec, mais le gigantesque angle mort du nationalisme québécois. Car malgré les vœux de Falardeau, la politique souverainiste ne désire aucunement libérer le pays – le territoire concret que nous habitons, ses paysages et ses ressources –, et encore moins le peuple qui l’habite – le peuple exploité, aliéné et dominé.
On ne libère pas un pays en le polluant et en le soumettant aux lois de l’offre et de la demande, pas plus qu’en permettant les coupes à blanc et le pillage de ses ressources. On ne libère pas un peuple en le privant de services de santé et d’éducation au nom de la lutte au déficit zéro, en diminuant les impôts des entreprises, en le matraquant de lois spéciales antisyndicales, en subordonnant sa culture à la massification marchande, en privatisant ses biens et en le soumettant aux lois internationales du néolibéralisme.
Non seulement une telle politique n’a rien à voir avec la « libération nationale », et donc avec l’indépendance, elle n’est même pas nationaliste. Elle est, comme le disait Franz Fanon : « bourgeoisie bourgeoise, platement, bêtement, cyniquement bourgeoise » (Les damnés de la terre).
Ce nationalisme, c’est celui, et plus que jamais, du PQ. C’est lui qui a donné naissance au concept de « souveraineté-association ». Et c’est encore lui que certains tentent encore – et encooooore ! – de faire passer pour un projet de libération.
Mais on ne pose pas de « condition » à la liberté d’un peuple! rappellent les péquistes sur un air de rigodon provincial. Et la liberté est bonne « en soi », qu’ils ajoutent en tapant du pied. C’est peut-être vrai. Mais si l’indépendance – il faudrait plutôt dire : la « souveraineté-association » – est synonyme de liberté, quel est donc ce mystérieux « en soi » qu’il ne faudrait surtout pas traduire en projet de changement social?
Un projet de société n’est pas un artifice à l’indépendance, il en est la substance concrète. Si l’indépendance est identique à la liberté, c’est donc qu’elle permet au peuple de retrouver son pouvoir d’agir sur sa destinée. Pour ce faire, il faut nécessairement qu’elle porte un changement dans les structures du pouvoir, et non seulement déplacement de la hiérarchie d’Ottawa vers Québec.
Si les élites et les médias demeurent les mêmes, si les thinks tanks et les lobbies restent aussi puissants, si on reconduit l’apartheid autochtone, si on reste à la botte de l’empire américain (alors qu’il est gouverné par un néofasciste menaçant de nous annexer) et que le pays réel continue de bruler chaque été à cause des feux de forêt, cette liberté ne restera toujours et à jamais qu’une gigantesque farce – une bouffonnerie.
Cette pathétique singerie nationaliste prend désormais des proportions étonnantes. Au moment où l’impérialisme dévoile nommément ses plans d’annexion du pays, nos petits nationalistes aux gros egos prônent l’indépendance afin de mieux négocier notre disparition : « S’il doit y avoir un jour absorption du Québec par les États-Unis, affirme un certain sociologue sans sociologie, on ne pourra laisser Ottawa défendre nos intérêts et il nous faudra négocier cette absorption nous-mêmes. Pour ce faire, il n’y a qu’un seul et unique moyen, et c’est alors d’être souverains ».
Vous avez bien lu : lorsqu’on fait planer le risque de nous annexer, il vaut mieux courber l’échine et accepter, avant même qu’elle n’ait lieu, la mise sous tutelle de la nation adorée. Plus encore: il faudrait devenir souverains afin de me mieux négocier la décapitation finale de notre … souveraineté.
Cette bouffonnerie sied très bien au leadership de Plamondon – lui qui considère que « nos intérêts sont alignés sur ceux des États-Unis », qui pleurniche contre la « gauche radicale » chaque fois qu’il en a l’occasion, qui rend les immigrants responsables de la crise du logement, de la crise des services et du déclin du français, qui casse du sucre sur le dos des personnes trans, qui revendique des lois spéciales contre les syndicats …
Entouré des membres de la classe dominante canadienne et américaine, on l’imagine vautré à sa table du Reine Élizabeth. Mangeant quelques tartines de foie gras, il sourit aux blagues lancées au micro par Bill Gates, demande des conseils beauté à Lise Watier et remplit de vin hors de prix sa couple de cristal.
On peut imaginer Plamondon filmé par un cinéaste militant qui n’ait pas été, comme la génération précédente, bercé par l’illusion « progressiste » du PQ. Les plus créatifs peuvent même entendre le commentaire vitriolique qui accompagnerait les images
« Des petits nationalistes de province qui veulent reproduire le régime colonial en plus petit… Des petits crisses d’opportunistes qui lichent les bottes de l’empire pis qui se trouvent courageux de cracher sur les immigrants… Des minables qui défendent le bonhomme carnaval tout en lichant le cul des notables … Des suceux de boss qui se prennent pour des populistes… Des larbins sans nom qui se serve de la liberté pour nous asservir… »
Cathartique, non? Il suffit de laisser aller son imagination
« Des abrutis qui revendiquent que l’exploitation du pays soit faite en bilingue… Des collabos serviles qui se prennent pour des libérateurs de peuples… Des opportunistes qui parlent du voile pour nous faire oublier le génocide en Palestine… Des bourgeois plein d’marde de chez nous qui veulent une place à la table des bourgeois plein d’marde d’ailleurs… »
Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire que vous en voulez encore une fois. Allez, par pur plaisir
« Des chroniqueurs organiques du pouvoir qui disent toujours la même câlisse d’affaire… Des pantins qui défendent la langue pour mieux licher le cul des banquiers… Ils sont petits. Ils sont laids. Ils bavent de haine, d’opportunisme et de lâcheté. Le pays n’est même pas en vie qu’ils offrent déjà de vendre sa dépouille au plus offrant… Une honte pour l’humanité… Et ça prend un air surpris quand on en met un dans une valise de char … »
Le nouveau film pourrait se terminer comme l’ancien, soit par ces mots d’Étienne de la Boétie : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ».
La citation date de 1576. Contrairement au projet souverainiste, elle n’a pas trop mal vieilli.
[1] Ces propos ont été tenus par Falardeau lors d’une discussion autour d’une bière quelque part entre 1995 et 1999.

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