
Lundi dernier, notre bien aimé petit chef de province, M. Plamondon, appelait le président français pour lui signifier son « soutien et sa solidarité » dans la gestion des « troubles fomentés par l’ultra gauche » lors des dernières manifestations étudiantes (La Presse, 26 octobre).
Un bras arraché, des yeux crevés, des membres cassés, des centaines d’arrestations, des milliers d’interpellations, des étranglements, sans oublier les interdictions de manifester, les couvre-feux, le déploiement de la force militaire, l’infiltration et la provocation policière travaillant main dans la main avec les groupuscules d’extrême droite: cette répression inédite de manifestants parfois en très bas âge a pourtant été dénoncée par l’ONU, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et de nombreux collectifs d’avocats (La Presse, 26 octobre).
De mémoire, n’était-ce pas ce même bien aimé petit chef de province qui s’opposait à la Loi spéciale antimanifestation de Jean Charest, en 2012, au motif qu’il s’agissait d’une « rupture du pacte social »?
Rendu à ce point cynique de l’histoire, on ne saurait reprocher à un politicien de retourner sa veste… Notre bien aimé petit chef de province pousse cependant le reniement encore plus loin – en une société à l’endroit, on dirait : « plus bas ». En soutenant que les « troubles » ont été « fomentés » par « l’ultra-gauche », il propage le discours complotiste qui désire marginaliser, voire illégaliser la France insoumise (une proposition démocratique soutenue par de nombreux chroniqueurs et députés réactionnaires).
Aucun lien ne peut évidemment être établi entre l’organisation des émeutes et LFI. La police française a elle-même réfuté ce mensonge et un commissaire des services de renseignement ajoute avoir eu pour « consigne » de cibler le parti de Mélenchon (Mediapart, octobre 2026).
Mais au-delà de cette absence de preuve, voire de ce mensonge d’État, c’est la logique même qui rend cet amalgame ridicule.
Première grosse nouvelle : une émeute est sans direction, il est donc strictement impossible de l’organiser. Elle est spontanée. C’est ce qui lui donne sa force de frappe. Lorsqu’on prétend identifier les responsables de sa fureur, on est nécessairement dans le mensonge.
Deuxième grosse nouvelle : l’« ultra-gauche », à supposer qu’elle ait été présente pendant les émeutes, n’est aucunement partisane de LFI. Notre bien aimé petit chef de province et ses compagnons de route complotistes auraient peut-être besoin d’un petit cours d’histoire. Cette gauche révolutionnaire est en rupture avec le parlementarisme, l’État, les syndicats et les partis. Non seulement elle est éloignée du programme social-démocrate proposé par le parti de Mélanchon, elle s’y oppose sans concession.
Notre bien aimé petit chef de province patauge donc en plein délire complotiste. Amalgame, fakes news, communisme imaginaire et théorie du complot: on reconnait ici la rhétorique typique de la droite radicale… Mais ce n’est évidemment pas la première fois qu’il alimente les tactiques et les « idées » de la réaction. Au moment où il a été faussement accusé d’avoir rencontré Éric Zemmour, il a utilisé la même rhétorique. Au lieu de répliquer qu’il ne ferait jamais alliance avec ce sinistre polémiste condamné à de nombreuses reprises pour incitation à la haine, contrefaçon et diffamation, il a plutôt préféré s’en prendre à … la gauche. « Il y a un politicien extrême, un politicien radical qui prône la violence en France qui a rencontré un élu québécois et c’est Jean-Luc Mélenchon, dit-il. Il a rencontré Ruba Ghazal » (février 2026). Ces paroles sont certainement à la hauteur de nos fiévreux chroniqueurs de CNews, du chef du Parti du conservateur du Québec, de Le Pen ou des Républicains américains, il était toutefois fort gênant de l’entendre de la bouche d’un aspirant au titre de bien aimé petit chef de province.
« Attaquer, attaquer et attaquer »: telle est la stratégie rhétorique des trumpistes et de ses compagnons de route. Une citoyenne nous dérange sur les réseaux sociaux? Prenons notre courage à deux mains et portons plainte à son ordre professionnel. Des artistes et des médecins souverainistes critiquent notre conservatisme? C’est parce qu’ils sont proches de QS. Des gens nous trouvent racistes? C’est la faute aux « marxistes » de Radio Canada (septembre 2026).
Cette pathétique rhétorique n’est pas nouvelle. Notre bien aimé petit chef de province en abuse chaque fois qu’il en a occasion. En donnant raison à Trump concernant la sécurité des frontières au moment même où l’État américain fait parader les rues des milices masquées entrainées à la chasse aux immigrants (janvier 2025); en affirmant que l’immigration est responsable de la crise logement et du déclin de la natalité (octobre 2024), de la hausse de la criminalité (août 2025), du déclin du français (janvier 2023), du manque de place dans nos écoles (septembre 2026); et en accordant des entrevues à des médias néofascistes comme Rebels News (avril 2026), notre bien aimé petit chef de province a manifestement fait son choix, et depuis longtemps.
Entendons-nous: notre bien aimé petit chef de province n’est pas d’extrême droite. Mais quiconque n’est pas radicalement aveugle ou sympathique au phénomène admettra que cette dernière est en fulgurante progression partout en Occident, et qu’elle n’arrive jamais au pouvoir seul. Pour que son discours devienne hégémonique, elle doit préalablement rendre respectables ses « idées » et son projet autoritaire. C’est par le centre qu’elle se trace une voie. En discréditant une gauche tout autant « dominante » et « extrémiste » que fantasmée, en pointant systématiquement du doigt l’immigration, en discréditant démagogiquement les médias qui ne lui sont pas favorables et en se victimisant tel un veau sevré trop vite chaque fois qu’il est critiqué, il participe à ce processus autoritaire.
En d’autres mots, notre bien aimé petit chef de province fait partie des dirigeants que l’historien du fascisme Johann Chapoutot qualifie d’« irresponsables », soit cette faction prête à tout pour conquérir et garder le pouvoir, quitte à banaliser l’autoritarisme et la xénophobie. Irresponsables face à l’extrême droite, quitte à la défendre ou à la singer; ils sont également intraitables lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts de l’empire, des notables et des bourgeois.
Cette classe d’abrutis a collaboré à la prise du pouvoir du fascisme. Telle fut son rôle historique.
Un rôle que notre bien aimé petit chef de province semble tout enthousiasmé à reproduire…
0 commentaires