📣CRITIQUE-NÉGATIVE

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Les enfants de la patrie

par | jeudi 22 octobre 2026 | 1 commentaire

« Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. C’était le moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s’effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez… »

– Victor Hugo, Les Misérables, T.1

On connait le refrain, c’est une chanson à répondre: le bruit des bottes ordonne le rythme, la propagande la mélodie. Les tâches sont partagées, mais remplissent la même fonction: la répression de la critique, voire de l’idée même d’une critique qui ne soit pas totalement désarmée et inoffensive.

Les habituels néofascistes d’opérette sont bien entendu aux premiers rangs de cette chorale funèbre. Ils chantent faux et jappent fort. Un bras arraché, des yeux crevés, des membres cassés, 900 arrestations, 9000 interpellations, des centaines de bombes lacrymogènes et des milliers de coups de matraque, ce n’était manifestement pas assez pour satisfaire leur morbides pulsions sadiques. Ils revendiquent désormais de criminaliser LFI, d’interdire les manifestations et l’intervention de l’armée.

Le message est clair. Bienvenue dans le monde à l’envers, où les partis « antisystèmes » sont également ceux qui incarnent le mieux la loi et l’ordre autoritaire. Nous « protégerons » les Français « de la violence de l’extrême gauche », affirme Le Pen[1]. « Les casseurs sont les bras armés de LFI », ajoute Bardella[2]. Et la gauche veut « radicaliser » ce mouvement causé par « l’immigration massive », ajoute l’autre espèce de Bonhomme Carnaval de la sociologie[3].

Aux armes, gavée à l’auge de la peur, de la sensiblerie, de la haine et de la stupidité pure et simple, l’extrême droite remplit encore une fois « la zone de merde », comme disait Bannon. Il s’agit d’avoir la patience d’écouter CNiouze ou de « lire » le Journal de Montréal pour le constater. Théories du complot, mensonges, racisme, inversion des rapports de force, victimisation, mépris des faits, silences stratégiques: lorsqu’il s’agit de défendre les notables, les bourgeois et les possédants (ou simplement eux-mêmes), rien ne peut modérer les fiévreuses ardeurs des néofascistes.

En ce sens, il était presque comique d’entendre Le Pen et ses courtisans revendiquer plus de répression envers les « délinquants » alors qu’elle-même et son parti ont été condamnés pour détournement de fonds publics… En profitant des manifestations pour faire un peu de « shopping prolétarien »[4], plusieurs jeunes sont pourtant plutôt en phase avec Le Pen. Alors qu’ils cassent des vitrines pour épargner quelques euros, elle contourne la loi pour en faire des millions. Puisque cette délinquance s’étend désormais à pratiquement toute l’internationale néofasciste et à ses alliés – Trump, Berlusconi, Sarkozy, Milei, Kaczyński, Orbán, Salvini, Banon, Strache (FPO), Sarkozy, Bolsonaro étant tous reconnus comme d’authentiques malfrats – il y a peut-être là un que les stratèges du RN devraient explorer afin de faire le plein de votes.

Cette extrême droite prétend pourtant incarner le peuple et le « monde ordinaire ». « Je comprends votre souffrance », affirme Trump avant que ses partisans ne partent en émeute[5] (et qu’il profite de l’occasion pour aller s’amuser sur son terrain de golf privé). « Ma parole a été l’écho de la violence sociale qui va exploser dans notre pays, la voix du peuple de France qui n’en peut plus [et que] les élites snobent, méprisent, traitent par l’arrogance et le dédain »[6], ajoute Le Pen (avant d’aller se lover au creux de sa richissime demeure familiale de Montretout, un très chic parc privé situé à une lettre d’un mauvais jeu de mots)[7]. « Nous en avons soupé de nos élites médiatiques et politiques qui nous regardent de haut »[8], affirme Duhaime (avant une rencontre avec ses conseillers financiers pour faire fructifier les millions qu’il a accumulés en tant que membre objectif de l’élite médiatique et politique). Et « il est temps d’affronter les élites de ce pays »[9], affirme Bannon (avant de faire entrer ses anciens collègues de la Goldman Sachs à la Maison-Blanche[10]).

On le devine sans peine, ce « peuple » est un pur fantasme… Il est le vide existentiel que les néofascistes remplissent de leurs généreuses déjections réactionnaires (ce qu’ils appellent pompeusement des « idées »). Cette résine de peuple plastifié est ce qu’ils en font. Lorsqu’il apparait comme conservateur et servile (ou quelque chose qui s’en approche), c’est qu’il fait preuve de « gros bon sens »; lorsqu’il dénonce les politiques néolibérales, le génocide en Palestine ou la montée du néofascisme, il devient nécessairement une « menace » à la loi et à l’ordre. En d’autres mots, « quand le peuple réel ne correspond pas au peuple rêvé, c’est le peuple réel qui a tort »[11].

Ce n’est pas un hasard si l’extrême droite n’a absolument rien d’intelligent à dire au sujet des révoltes étudiantes, si ce n’est pour revendiquer plus de répression envers la jeunesse – qui se trouve momentanément exclue de ce peuple imaginaire. Son but n’est évidemment pas de saisir et d’analyser la réalité, mais de la soumettre aux ordres de leur sinistre projet nihiliste (un mot, une image et un clic à la fois). Telle est sa fonction, la raison pour laquelle elle reçoit un généreux salaire (symbolique ou monétaire).

Les lecteurs et les lectrices attentives l’auront remarqué: les néofascistes ne sont pas exactement reconnus pour la rigueur de leur idéologie. Pour eux, c’est l’action qui prime; plus précisément, le pouvoir. Reconnaitre la souffrance et l’injustice qui motivent les jeunes manifestants de France, d’Albanie, de Grèce, d’Italie, du Chili, d’Argentine et d’ailleurs dévoilerait nécessairement ce que les nouveaux fascistes incarnent réellement: la peur, le larbinisme, l’élite, la hiérarchie et la …violence. De fait, notre démocratie capitaliste, avec l’extrême droite à son avant-garde, charrie un projet pour le moins brutal. Tout ce qui est considéré comme un obstacle à l’accumulation de profit doit être éliminé: lois environnementales, programmes sociaux, éducation, santé, syndicats, droits humains, droit de manifester… Sans oublier l’esprit critique, la raison, l’histoire, le courage, la grandeur, la culture et le langage, autant d’outils à marchandiser pour en faire de la pâte à propagande.

Tous les néofascistes s’entendent pour maintenir, voire accélérer cette violente destruction. Ce généreux projet menace le lien social, l’équilibre psychique des individus et la survie de l’espèce humaine.

Automatisée par la machine à profit, il n’y a pas une seule fleur qui pourra résister à la violence de cette (il)logique destructrice. À moins, bien entendu, qu’elle ne soit protégée par un jeune manifestant « rebelle et violent », un de ceux qui, contrairement aux néofascistes et à leurs chiens de garde salariés, refuseront de « casser » ce qui reste de la beauté du monde.


[1] Sur X, le 17 octobre 2026.

[2] « Jordan Bardella réagit aux émeutes à Paris: “Les casseurs sont les bras armés de LFI”, youtube.

[3] « Un mélange d’extrême gauche et d’appel à la violence »: MBC sur les émeutes en France, QUB radio.

[4] L’expression est d’Alexandre Popovic.

[5] Arnaud Leparmentier et Corine Lesnes, États-Unis: Joe Biden confirmé après une journée de chaos au Capitole », Le Monde, 7 janvier 2021.

[6] Public Sénat, « Marine Le Pen dit avoir incarné « la voix du peuple » au débat face à Macron », Public Sénat, 4 mai 2017.

[7] Caroline Monnot, Abel Mestre (2011), Le système Le Pen: enquête sur les réseaux du Front national, Paris: Denoël, p 156.

[8] Éric Duhaime, « La révolte des édentés », La Presse, 25 mars 2021.

[9]  Michael Kirk, « Steve Bannon: First interview with the Former Trump adviser », The Frontline, 17 mars 2019.

[10] Mathilde Damgé, Ces anciens de Goldman Sachs qui se placent dans la haute administration américaine », Le Monde, 16 décembre 2016.

[11] Alain Bertho (2016), Les enfants du chaos : essai sur le temps des martyrs, Paris: La Découverte, p 27.

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1 Commentaire

  1. Yvan Croteau

    Texte très éclairant Marc-André! En particulier sur cette idée « quand le peuple réel ne correspond pas au peuple rêvé, c’est le peuple réel qui a tort »! Il y a beaucoup à dire ici, citoyens outils de ses outils, citoyens marchandises, inversion du fardeau de la preuve aux victimes, individualisation des problèmes sociaux… tout contre la survie même d’un esprit collectif!

    Il me parait urgent de penser à une voie de sortie du capitalisme, de la privatisation, de l’emploi… de la matière. Nous oublions qu’ils sont les héritiers de l’effondrement de Rome construite sur l’idée d’un monde dématérialisable qui grâce au pouvoir d’abstraction de l’esprit humain cherchera tjrs à se libérer de la matière par la matière et pour la matière. C’est le pouvoir pour le pouvoir comme c’est l’argent pour l’argent! La vérité se construit sur le dos de la réalité! Et nous seront tous mort mon frère!

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